Les données nécessaires
Le point de départ, ce sont vos liasses fiscales des trois derniers exercices. La liasse fiscale est le dossier comptable annuel que votre entreprise transmet à l'administration : une série de tableaux numérotés qui détaillent votre bilan et votre résultat. Au régime réel normal, elle comprend les tableaux 2050 à 2059-G, dont Service-public.fr publie la liste.
Pourquoi trois exercices et pas un seul ? Parce qu'une seule année ne permet pas de distinguer une tendance d'un accident. Un bon exercice isolé ne prouve rien, et un mauvais exercice explicable ne condamne rien.
Vous n'aurez besoin que de cinq tableaux :
Tableau | Ce qu'il contient | À quoi il sert ici |
|---|---|---|
2050 | Bilan actif | Ce que l'entreprise possède : immobilisations, stocks, créances, trésorerie |
2051 | Bilan passif | Ce qu'elle doit : capitaux propres, provisions, dettes financières |
2052 et 2053 | Compte de résultat | Le point de départ du calcul de rentabilité |
2054 et 2055 | Immobilisations et amortissements | La valeur d'origine de vos biens et ce qui en a été amorti |
2057 | Échéances des créances et des dettes | L'ancienneté de vos impayés clients |
Le 2054 est le plus utile et le plus souvent oublié. Il donne la valeur d'achat de chaque bien et la date de son acquisition, alors que le bilan n'affiche que sa valeur résiduelle après amortissement. Sans ce tableau, vous ne pouvez pas savoir si un matériel affiché à zéro vaut réellement zéro.
Quatre informations, en revanche, ne figurent dans aucun tableau. Demandez-les à votre expert-comptable :
votre rémunération complète, charges patronales et avantages inclus ;
vos contrats de crédit-bail en cours. Le crédit-bail est une location avec option d'achat : la machine travaille pour vous, mais elle n'apparaît pas dans vos actifs. Il faut la réintégrer, sinon votre patrimoine est sous-estimé ;
les loyers versés à une SCI que vous détenez, et le loyer qu'un tiers paierait pour le même local ;
vos engagements hors bilan : cautions données, litiges en cours, indemnités de départ à la retraite.
Si votre société relève du régime réel simplifié, vous travaillerez sur les tableaux 2033-A à 2033-G, plus courts. Prévoyez alors un état des immobilisations complémentaire, car le détail y manque.
Vous cherchez le bon financement pour votre projet ? Voyons ensemble ce qui est réellement accessible.
Réponse gratuite et personnalisée, en 3 minutes.
La démarche de calcul
Corriger les chiffres : le retraitement
Le retraitement est le cœur du travail. Il consiste à corriger chaque poste comptable pour qu'il exprime une valeur économique plutôt qu'une valeur fiscale. Deux corrections en sens opposés cohabitent : certaines augmentent la valeur, d'autres la diminuent, et c'est normal.
Vous corrigez sur deux fronts en parallèle.
Le bilan, pour savoir ce que l'entreprise possède réellement. Vous obtenez ce qu'on appelle l'actif net corrigé : la valeur réelle de tous les actifs, diminuée de toutes les dettes. C'est le patrimoine net de l'entreprise, exprimé aux prix d'aujourd'hui.
Le résultat, pour savoir ce que l'exploitation rapporte réellement, indépendamment de vos choix personnels de gestion. Vous obtenez un résultat dit normatif, c'est-à-dire tel qu'il serait entre les mains d'un repreneur qui se paierait au prix du marché et n'aurait pas vos charges exceptionnelles. En pratique, on raisonne sur l'EBE, l'excédent brut d'exploitation, qui mesure ce que dégage l'activité avant amortissements, intérêts et impôt.
Voici les corrections les plus fréquentes :
Poste | Correction à faire | Effet |
Immobilier au bilan | Retenir la valeur de marché, pas la valeur comptable | Hausse, souvent forte |
Matériel ancien mais encore utile | Retenir sa valeur d'usage réelle | Hausse |
Matériel obsolète encore inscrit | Le sortir | Baisse |
Stocks qui ne tournent plus | Les déprécier | Baisse |
Créances de plus de 90 jours (tableau 2057) | Provisionner selon la chance de les recouvrer | Baisse |
Biens en crédit-bail | Les réintégrer à l'actif, avec la dette au passif | Neutre en net |
Votre rémunération | La ramener au salaire de marché pour votre fonction | Variable |
Loyer versé à votre SCI | Le ramener au loyer de marché | Variable |
Charges et produits exceptionnels | Les neutraliser | Variable |
Notez chaque correction avec son montant et sa justification. Ce tableau est le document que tout repreneur vous réclamera, et c'est lui qui rend votre estimation discutable plutôt que déclarative. Une valorisation sans tableau de retraitements est une opinion.
Lisser sur trois exercices
Vous avez maintenant trois exercices retraités. Regardez la trajectoire avant de choisir votre base de calcul.
Si l'activité est stable, une moyenne simple convient. Si une tendance nette se dégage, pondérez en donnant plus de poids à l'exercice le plus récent, qui reflète mieux la situation actuelle. Si un exercice est atypique, écartez-le, mais soyez prêt à expliquer pourquoi.
Transformer ces chiffres en valeurs
Attention à ne pas confondre ce que vous avez obtenu avec une valorisation. À ce stade, vous tenez deux chiffres retraités, et un seul des deux est déjà une valeur.
L'actif net corrigé est directement une valeur. C'est le patrimoine net de l'entreprise exprimé aux prix du jour, il n'y a rien à lui appliquer. On l'appelle la valeur patrimoniale.
L'EBE normatif, lui, n'est pas une valeur, c'est un revenu annuel. Pour le convertir, on lui applique un multiple, un coefficient qui exprime combien d'années de rentabilité un acheteur accepte de payer d'avance. Un EBE de 200 000 euros et un multiple de 5 donnent une valeur de rentabilité de 1 million d'euros. Le principe est simple, mais le choix du coefficient est la question la plus discutée de tout l'exercice : il dépend de votre secteur, de votre taille, de la récurrence de votre chiffre d'affaires et de votre dépendance au dirigeant. Il est traité en détail dans la page valorisation par l'EBITDA.
À la sortie de cette étape, vous avez donc bien deux valeurs, une patrimoniale et une de rentabilité, que la partie suivante va confronter.
Croiser plusieurs méthodes
Vos deux valeurs sont posées. Avant de les confronter, un rappel utile : ces deux chiffres proviennent de deux familles d'approches différentes, et une troisième existe.
L'approche patrimoniale répond à la question « que possède l'entreprise ». Elle mesure l'actif net corrigé, celui que vous venez de calculer.
L'approche par la rentabilité et par comparaison répond à « combien rapporte-t-elle ». Elle applique un multiple à votre résultat retraité, en s'appuyant sur les prix observés lors de transactions comparables.
L'approche par les flux, ou DCF, répond à « combien rapportera-t-elle ». Elle projette vos flux de trésorerie futurs et les ramène à leur valeur d'aujourd'hui. Plus exigeante, elle suppose un plan d'affaires solide.
Le détail de chacune, ses forces, ses limites et les cas où elle s'impose sont traités dans la page méthodes de valorisation d'entreprise.
Pourquoi l'écart entre deux méthodes est une information
La tentation naturelle, quand deux calculs ne donnent pas le même résultat, consiste à faire la moyenne pour trancher. C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire, car les deux chiffres ne mesurent pas la même chose. Le premier vous dit ce que l'entreprise possède, le second ce qu'elle produit. Leur écart vous apprend donc où se trouve la valeur de votre société, et cette information vaut mieux qu'un chiffre intermédiaire qui n'a pas de sens économique.
Deux cas de figure se présentent.
La valeur de rentabilité dépasse largement l'actif net corrigé. Votre valeur est dans l'exploitation, pas dans les murs. C'est la situation habituelle d'une société de services, d'un cabinet ou d'une agence : peu d'actifs au bilan, mais une capacité à générer du résultat. Un repreneur achète alors votre organisation et votre clientèle, et la rentabilité doit peser le plus lourd dans votre conclusion.
L'actif net corrigé dépasse la valeur de rentabilité. Votre patrimoine porte la valeur, ce qui est fréquent dans l'industrie ou chez les sociétés propriétaires de leur immobilier. Mais ce résultat vous apprend autre chose au passage : vos actifs rapportent peu au regard de ce qu'ils représentent. Un repreneur le verra, et il posera la question. Mieux vaut donc traiter le sujet avant la mise en vente, en cédant un actif inutilisé ou en améliorant la rentabilité, plutôt que de le découvrir en négociation.
Pondérer vos deux valeurs
Une fois le diagnostic posé, vous devez arriver à une conclusion unique, donc décider du poids de chaque approche.
Attribuez des poids explicites plutôt qu'implicites. Dans une société de services, une clé de deux tiers pour la rentabilité et un tiers pour le patrimoine reflète correctement la réalité économique. Dans une structure fortement immobilisée, la clé inverse se défend. Ce ne sont pas des règles, ce sont des points de départ à ajuster à votre situation.
Ce qui compte n'est pas la clé retenue, c'est votre capacité à l'expliquer. Un repreneur ne contestera pas une pondération argumentée. Il contestera toujours une pondération que vous ne savez pas justifier, parce qu'elle ressemble alors à un arrangement destiné à faire monter le résultat.
Deux vérifications avant de conclure
Vos calculs peuvent être exacts et votre conclusion malgré tout inexploitable. Deux contrôles permettent de s'en assurer.
Le premier est le test du financement. Une valorisation n'a de sens que si quelqu'un peut la payer. Un repreneur finance rarement sur ses fonds propres : il emprunte, et il remboursera cet emprunt avec les résultats de votre entreprise. Vérifiez donc que les flux dégagés par l'activité permettent de rembourser un prêt correspondant à votre valeur sur une durée d'environ sept ans, qui est l'horizon habituel des banques sur ce type d'opération. Si le compte ne tombe pas, aucun établissement ne suivra et votre chiffre restera théorique, quelle que soit la qualité de votre calcul.
Le second ne concerne que ceux qui ont utilisé une approche par les flux. Cette approche projette les résultats sur un nombre d'années limité, puis ajoute une valeur terminale censée représenter tout ce que l'entreprise vaudra encore au-delà de cette période. Cette composante pèse souvent l'essentiel du total, ce qui signifie que votre résultat dépend massivement d'une seule hypothèse portant sur un avenir lointain. Mesurez donc sa part, et si elle domine, considérez le résultat comme un ordre de grandeur plutôt que comme une estimation ferme. L'étude publiée en novembre 2025 par la Commission des participations et des transferts appelle explicitement à la vigilance sur ce point.
Vous cherchez le bon financement pour votre projet ? Voyons ensemble ce qui est réellement accessible.
Réponse gratuite et personnalisée, en 3 minutes.
Obtenir une fourchette
Pourquoi un intervalle plutôt qu'un chiffre
Votre conclusion doit prendre la forme d'un intervalle. Un chiffre unique pose deux problèmes : il donne une fausse impression de précision, alors que vos calculs reposent sur des hypothèses de retraitement discutables, et il vous prive de marge de manœuvre. Annoncer 900 000 euros, c'est accepter de descendre dès la première objection. Annoncer une fourchette, c'est poser un cadre à l'intérieur duquel la discussion se déroule.
En pratique, les bornes se déduisent de vos deux valeurs. L'actif net corrigé constitue le plancher, car une entreprise en bonne santé vaut au moins son patrimoine net : personne ne cède un actif pour moins que ce qu'il contient. La valeur issue de la rentabilité forme le plafond lorsque l'exploitation est profitable, puisqu'elle mesure ce que l'acheteur peut espérer récupérer. L'espace entre les deux est votre terrain de négociation.
Formuler votre fourchette
Une fourchette exploitable tient en quatre éléments, et il est utile de les écrire noir sur blanc :
la valeur basse, celle en dessous de laquelle vous ne descendrez pas ;
la valeur haute, celle que vous demandez en ouverture ;
la valeur que vous défendez à l'intérieur de l'intervalle, issue de votre pondération ;
les hypothèses de retraitement qui soutiennent l'ensemble.
Le quatrième point est celui qui donne du poids aux trois premiers. Sans lui, vous annoncez des chiffres. Avec lui, vous présentez un raisonnement.
Un dernier signal à surveiller : si votre intervalle est très large, entre le simple et le double par exemple, le travail n'est pas terminé. Un écart de cette ampleur signifie que vos deux approches racontent deux histoires incompatibles, ce qui vient presque toujours de retraitements insuffisamment documentés. Reprenez-les et resserrez l'intervalle avant de le présenter.
Les trois erreurs à vérifier avant de présenter
Trois oublis suffisent à invalider tout le calcul, et ce sont toujours les mêmes. Reprenez-les un par un avant de présenter votre estimation.
Appliquer un multiple à un résultat non retraité. Les multiples de marché sont calibrés sur des résultats normatifs. Appliqué à un résultat qui contient encore votre rémunération réelle ou une charge exceptionnelle, le multiple ne corrige pas l'erreur : il la multiplie autant de fois que sa propre valeur.
Oublier de déduire la dette nette. Vous annoncez alors la valeur de l'entreprise en croyant annoncer le prix de vos titres. C'est le point développé dans la note en fin d'article, et l'écart se découvre en général au pire moment, une fois la discussion engagée.
Calculer sur le seul dernier exercice. Un exercice isolé, bon ou mauvais, ne dit rien de votre trajectoire. C'est la première chose qu'un repreneur vérifiera, et une base non lissée fragilise tout le raisonnement qui s'appuie dessus.
Pour voir cette démarche appliquée de bout en bout sur des chiffres réels, consultez la page exemple de calcul de valorisation. Et faites relire vos hypothèses de retraitement par un expert-comptable ou un conseil en transmission : ce sont elles qui déterminent le résultat, et chaque situation appelle ses propres arbitrages.
À retenir : valeur de l'entreprise ou valeur de vos titres
Une distinction pour finir, parce qu'elle vaut à elle seule une relecture de vos calculs.
Les approches par la rentabilité et par les flux mesurent l'outil économique, indépendamment de la façon dont il est financé. On parle de valeur d'entreprise. Mais ce que vous vendez, ce sont vos parts ou vos actions, et l'acheteur reprend la dette en même temps. Il en tient donc compte dans son prix.
Le passage de l'une à l'autre se fait ainsi :
Valeur de vos titres = valeur d'entreprise − dette financière nette
Dette financière nette = emprunts bancaires + comptes courants d'associés + crédit-bail réintégré − trésorerie disponible
Sur une société correctement rentable mais endettée, cet écart représente couramment un tiers de la valeur. Appliquez cette conversion avant d'annoncer quoi que ce soit, et quand un chiffre circule dans une discussion avec un repreneur, vérifiez toujours duquel des deux il s'agit.



